Préface de 

"Allain Leprest - Je viens vous voir"


de Thomas Sandoz

Christian Pirot Editeur

2003

Tous droits strictement réservés

 


Gens que j'aime / Gens que j'aime / Qui se partagent qui se livrent / Qui se lisent comme des livres[1]...

Au début des années quatre-vingt, le chanteur Maurice Fanon présente aux auditeurs d'une radio locale un étrange personnage, symbole parfait du poète maudit. L'homme se nomme Allain Leprest et s'essaye à la vie parisienne en logeant dans un minuscule appartement d'un dénuement absolu. Cela non pour se donner un genre, mais bien parce que la galère se prolonge pour ce Rouennais débarqué dans la Ville lumière avec pour seuls bagages une guitare fatiguée et quelques textes pour combler les trous de ses poches[i].

Puis les années passent. Les premiers succès d'estime font place à une reconnaissance croissante des professionnels comme d'un public averti. La signature du natif de Mont-Saint-Aignan impose lentement mais sûrement son originalité. Voilà qu'aujourd'hui Allain fait l'unanimité, ou presque, au point que «mettre un Leprest» à son répertoire est un signe d'appartenance à la respectable communauté des artisans de la langue française.

Les louanges se bousculent : «Allain Leprest, c'est le Rimbaud du XXe siècle» affirme par exemple l'académicien Jean d'Ormesson lors d'une émission sur France-Inter. «Allain Leprest est l'un de nos meilleurs auteurs de chansons contemporaines et ses formidables qualités d'interprète trouvent aujourd'hui leur véritable dimension : celle des plus grands» lit-on aussi sous la plume qualifiée de Daniel Pantchenko, dans la revue Chorus[ii].

Les chanteurs les plus célèbres eux-mêmes reconnaissent le talent d'Allain, à l'instar de Claude Nougaro dont l'apologie a été maintes fois reprise : «C'est bien simple, je considère Allain Leprest comme un des plus foudroyants auteurs de chansons que j'aie entendu au ciel de la langue française[iii].» Rien de moins…

Et les distinctions pleuvent, du Grand Prix de l'Académie Charles Cros aux palmes de Chevalier de l'Ordre du mérite en passant par une galerie d'autres honneurs. Les programmes des spectacles se font l'écho de cette emphase : «Avec ses expressions saisies au ras du quotidien mais sublimées, magnifiés, réinventé, Allain Leprest est un reporter poétique explorant la vie des hommes et des femmes dans ses pleins et ses déliés, ses hauts et ses bas, ses coups de cœur et ses coups de Jarnac. D'images fortes, façon alcools, en trouvailles verbales constantes, jamais gratuites, il est devenu l'un de nos meilleurs auteurs de chansons contemporaines […][iv]...»

En bref, «Allain Leprest est sans doute aujourd'hui le plus grand auteur de chansons que nous connaissions depuis Brassens ou Ferré et nous lui devons, en tant qu'interprète aussi, quelques-unes des plus belles créations-chansons de ces dernières années. A ne manquer sous aucun prétexte ![v]»

Ses points forts ? Non seulement des textes percutants, mais également une voix inoubliable et une présence extraordinaire : «Il faut voir Allain Leprest sur scène. Le voir empoigner l'espace de ses mains fiévreuses. Le voir plonger ses yeux de braise dans l'obscurité de la condition humaine. Le voir donner chair, sang et déraison à ses chansons d'insolente beauté, de flamboyante (im)pertinence. Le voir vider querelle avec la vie, ses tourments, ses chausse-trapes, ses miroirs aux alouettes[vi]

N'en jetez plus !

Mais alors par quel mystère celui qu'un journaliste va surnommer le «Rouennais indiscipliné[vii]» reste-t-il aussi méconnu du grand public ? Est-ce la faute au star-system et autres ennemis de la chanson dite à texte ? Est-ce un choix d'artiste ? Une «carrière» mal exploitée ? Ou simplement les infortunes de la vie ?

«Faut pas croir' qu'les berceaux / Pouss'nt derrièr' les rideaux / Et qu'un jour… bravo ![2]» De même, il ne faut pas croire Allain lorsque, par une prévenante modestie, il prétend qu'il n'y a «Rien d'essentiel dans mes textes, il y avait des choses que j'avais envie de dire, c'est tout[viii].» Il y a bien plus, et tous ceux qui apprécient l'homme le savent…

Ce qui suit est avant tout un hommage, nécessairement partiel, d'un amateur de mots qui partage pleinement l'opinion d'Allain : «La poésie ne se lit plus, mais elle peut encore s'écouter aujourd'hui[ix].» Il s'agit d'une brève évocation, kaléidoscopique, de cette longue route qui va mener Allain du Petit-Quevilly, banlieue de Rouen, à Ivry, du Théâtre Maxime-Gorki où il fredonne ses premières chansons en alexandrins pesants à l'Olympia via les plus grandes scènes francophones.

     Et ce que je raconte
     Dans tout ce qui remonte
     C'est peut-être pas vrai
[3]...

 



[1] Gens que j'aime (poème), Ed. Samarkand

[2] Faut pas croire (A. Leprest – R. Didier), J.-L. Foulquier, Ed. Polygram

[3] J'étais un gamin laid (A. Leprest – L. Nissim), Ed. Alleluia



[i] telle est la «légende» que l'on trouve, notamment, sur le site www.music-hall.org/artistes.html#leprest

[ii] repris par www.jofroi.com

[iii] texte écrit le 28 novembre 1993 à l'occasion du spectacle d'Allain au Théâtre d'Ivry (mars 1994)

[iv] Daniel Pantchenko, Allain Leprest ; Homme de parole(s), Chorus, n°6, hiver 93-94, p. 32

[v] Montpellier 2000-200, samedi 21 avril, Théâtre Jean Vilar

[vi] Music Magazine, cité sur le site Jofroi

[vii] expression tirée de La complainte des chanteurs têtus, Le Monde, sans lieu, sans date

[viii] Gymanasium, Le chanteur de rêve !, n°29, avril 1994

[ix] Georges Beaugeard, Je Chante !, n°7, mars 1992

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