Gens que
j'aime / Gens que j'aime / Qui se partagent
qui se livrent / Qui se lisent comme des livres...
Au
début des années quatre-vingt, le chanteur Maurice
Fanon présente aux auditeurs d'une radio locale un étrange
personnage, symbole parfait du poète maudit. L'homme se
nomme Allain Leprest et s'essaye à la vie parisienne en
logeant dans un minuscule appartement d'un dénuement
absolu. Cela non pour se donner un genre, mais bien
parce que la galère se prolonge pour ce Rouennais débarqué
dans la Ville lumière avec pour seuls bagages une
guitare fatiguée et quelques textes pour combler les
trous de ses poches[i].
Puis
les années passent. Les premiers succès d'estime font
place à une reconnaissance croissante des
professionnels comme d'un public averti. La signature du
natif de Mont-Saint-Aignan impose lentement mais sûrement
son originalité. Voilà qu'aujourd'hui Allain fait
l'unanimité, ou presque, au point que «mettre un
Leprest» à son répertoire est un signe d'appartenance
à la respectable communauté des artisans de la langue
française.
Les
louanges se bousculent : «Allain Leprest, c'est le
Rimbaud du XXe siècle» affirme par exemple l'académicien
Jean d'Ormesson lors d'une émission sur France-Inter.
«Allain Leprest est l'un de nos meilleurs auteurs de
chansons contemporaines et ses formidables qualités
d'interprète trouvent aujourd'hui leur véritable
dimension : celle des plus grands» lit-on aussi
sous la plume qualifiée de Daniel Pantchenko, dans la
revue Chorus[ii].
Les
chanteurs les plus célèbres eux-mêmes reconnaissent
le talent d'Allain, à l'instar de Claude Nougaro dont
l'apologie a été maintes fois reprise : «C'est
bien simple, je considère Allain Leprest comme un des
plus foudroyants auteurs de chansons que j'aie entendu
au ciel de la langue française[iii].»
Rien de moins…
Et
les distinctions pleuvent, du Grand Prix de l'Académie
Charles Cros aux palmes de Chevalier de l'Ordre du mérite
en passant par une galerie d'autres honneurs. Les
programmes des spectacles se font l'écho de cette
emphase : «Avec ses expressions saisies au ras du
quotidien mais sublimées, magnifiés, réinventé,
Allain Leprest est un reporter poétique explorant la
vie des hommes et des femmes dans ses pleins et ses déliés,
ses hauts et ses bas, ses coups de cœur et ses coups de
Jarnac. D'images fortes, façon alcools, en trouvailles
verbales constantes, jamais gratuites, il est devenu
l'un de nos meilleurs auteurs de chansons contemporaines […][iv]...»
En
bref, «Allain Leprest est sans doute aujourd'hui le
plus grand auteur de chansons que nous connaissions
depuis Brassens ou Ferré et nous lui devons, en tant
qu'interprète aussi, quelques-unes des plus belles créations-chansons
de ces dernières années. A ne manquer sous aucun prétexte ![v]»
Ses
points forts ? Non seulement des textes percutants,
mais également une voix inoubliable et une présence
extraordinaire : «Il faut voir Allain Leprest sur
scène. Le voir empoigner l'espace de ses mains fiévreuses.
Le voir plonger ses yeux de braise dans l'obscurité de
la condition humaine. Le voir donner chair, sang et déraison
à ses chansons d'insolente beauté, de flamboyante
(im)pertinence. Le voir vider querelle avec la vie, ses
tourments, ses chausse-trapes, ses miroirs aux alouettes[vi].»
N'en
jetez plus !
Mais
alors par quel mystère celui qu'un journaliste va
surnommer le «Rouennais indiscipliné[vii]»
reste-t-il aussi méconnu du grand public ? Est-ce
la faute au star-system et autres ennemis de la
chanson dite à texte ? Est-ce un choix d'artiste ?
Une «carrière» mal exploitée ? Ou simplement
les infortunes de la vie ?
«Faut
pas croir' qu'les berceaux / Pouss'nt derrièr' les
rideaux / Et qu'un jour… bravo !»
De même, il ne faut pas croire Allain lorsque, par une
prévenante modestie, il prétend qu'il n'y a «Rien
d'essentiel dans mes textes, il y avait des choses que
j'avais envie de dire, c'est tout[viii].»
Il y a bien plus, et tous ceux qui apprécient l'homme
le savent…
Ce
qui suit est avant tout un hommage, nécessairement
partiel, d'un amateur de mots qui partage pleinement
l'opinion d'Allain : «La poésie ne se lit plus,
mais elle peut encore s'écouter aujourd'hui[ix].»
Il s'agit d'une brève évocation, kaléidoscopique, de
cette longue route qui va mener Allain du
Petit-Quevilly, banlieue de Rouen, à Ivry, du Théâtre
Maxime-Gorki où il fredonne ses premières chansons en
alexandrins pesants à l'Olympia via les plus grandes scènes
francophones.
Et
ce que je raconte
Dans tout ce qui
remonte
C'est
peut-être pas vrai ...
[i]
telle est la «légende» que l'on trouve,
notamment, sur le site www.music-hall.org/artistes.html#leprest
[ii]
repris par www.jofroi.com
[iii]
texte écrit le 28 novembre 1993 à l'occasion du
spectacle d'Allain au Théâtre d'Ivry (mars 1994)
[iv]
Daniel Pantchenko, Allain Leprest ; Homme de
parole(s), Chorus, n°6, hiver 93-94, p. 32
[v]
Montpellier 2000-200, samedi 21 avril, Théâtre
Jean Vilar
[vi]
Music Magazine,
cité sur le site Jofroi
[vii]
expression tirée de La complainte des chanteurs
têtus, Le Monde, sans lieu, sans date
[viii]
Gymanasium, Le chanteur de rêve !, n°29,
avril 1994
[ix]
Georges Beaugeard, Je Chante !, n°7, mars 1992
____
____